AccueilAccueil  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 Créativité, spontanéité et poésie (par Raoul Vaneigem)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Michel Liotard
Plume d'oiseau


Masculin Nombre de messages : 53
Age : 65
Date d'inscription : 23/02/2008

MessageSujet: Créativité, spontanéité et poésie (par Raoul Vaneigem)   Lun 21 Avr - 17:20

XX

Créativité, spontanéité et poésie



Les hommes vivent en état de créativité vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Percé à jour, l'usage combinatoire que les mécanismes de domination font de la liberté renvoie par contrecoup à la conception d'une liberté vécue, indissociable de la créativité individuelle. L'invitation à produire, à consommer, à organiser, échoue désormais à récupérer la passion de créer, où va se dissoudre la conscience des contraintes (1). - La spontanéité est le mode d'être de la créativité, non pas un état isolé, mais l'expérience immédiate de la subjectivité. La spontanéité concrétise la passion créatrice, elle amorce sa réalisation pratique, elle rend donc possible la poésie, la volonté de changer le monde selon la subjectivité radicale (2). - Le qualitatif est la présence attestée de la spontanéité créatrice, une communication directe de l'essentiel, la chance offerte à la poésie. Il est un condensé de possibles, un multiplicateur de connaissances et d'efficacité, le mode d'emploi de l'intelligence ; son propre critère. Le choc qualitatif provoque une réaction en chaîne observable dans tous les moments révolutionnaires ; il faut susciter une telle réaction par le scandale positif de la créativité libre et totale (3). - La poésie est l'organisation de la spontanéité créative en tant qu'elle la prolonge dans le monde. La poésie est l'acte qui engendre des réalités nouvelles. Elle est l'accomplissement de la théorie radicale, le geste révolutionnaire par excellence.



1


Dans ce monde fractionnaire dont le pouvoir social hiérarchisé fut, au cours de l'histoire, le dénominateur commun, il n'y eut jamais qu'une liberté tolérée, une seule : le changement de numérateur, l'immuable choix de se donner un maître. Pareil usage de la liberté a fini par lasser d'autant plus vite que les pires Etats totalitaires de l'Est et de l'Ouest ne cessent de s'en réclamer. Or le refus, actuellement généralisé, de changer d'employeur coïncide aussi avec un renouveau de l'organisation étatique. Tous les gouvernements du monde industrialisé ou en passe de l'être tendent à se modeler, à des degrés variables d'évolution, sur une forme commune, rationalisant les vieux mécanismes de domination, les automatisant en quelque sorte. Et ceci constitue la première chance de la liberté. Les démocraties bourgeoises ont montré qu'elles toléraient les libertés individuelles dans la mesure où elles se limitaient et se détruisaient réciproquement ; la démonstration faite, il est devenu impossible pour un gouvernement, si perfectionné soit-il, d'agiter la muleta de la liberté sans que chacun ne devine l'épée qui y est cachée. Sans que, par contrecoup, la liberté ne retrouve sa racine, la créativité individuelle, et se refuse violemment à n'être que le permis, le licite, le tolérable, le sourire de l'autorité.

La deuxième chance de la liberté enfin ramenée à son authenticité créatrice tient aux mécanismes même du pouvoir. Il est évident que les systèmes abstraits d'exploitation et de domination sont des créations humaines, tirent leur existence et leurs perfectionnements d'une créativité dévoyée, récupérée. De la créativité, l'autorité ne peut et ne veut connaître que les diverses formes récupérables par le spectacle. Mais ce que les gens font officiellement n'est rien à côté de ce qu'ils font en se cachant. On parle de créativité à propos d'une oeuvre d'art. Qu'est-ce que cela représente à côté de l'énergie créative qui agite un homme mille fois par jour, bouillonnement de désirs insatisafaits, rêveries qui se cherchent à travers le réel, sensations confuses et pourtant lumineusement précises, idées et gestes porteurs de bouleversement sans nom. Le tout voué à l'anonymat et à la pauvreté des moyens, enfermé dans la survie ou contraint de perdre sa richesse qualitative pour s'exprimer selon les catégories du spectacle. Que l'on pense au palais du facteur Cheval, au système génial de Fourier, à l'univers illustré du douanier Rousseau. Que chacun pense, plus précisément, à l'incroyable diversité de ses rêves, paysages autrement colorés que les plus belles toiles de Van Gogh. Qu'il pense au monde idéal bâti sans relâche sous son regard intérieur tandis que ses gestes refont le chemin du banal.

Il n'est personne, si aliéné soit-il, qui ne possède et ne se reconnaisse une part irréductible de créativité, une camera obscura protégée contre toute intrusion du mensonge et des contraintes. Le jour où l'organisation sociale étendrait son contrôle sur cette part de l'homme, elle ne régnerait plus que sur des robots ou des cadavres. Et c'est en un sens pourquoi la conscience de la créativité s'accroît contradictoirement à mesure que se multiplient les essais de récupération auxquels se livre la société de consommation.

.../...

Ce qui a manqué jusqu'à présent à la créativité, c'est la conscience claire de sa poésie. Le sens commun a toujours voulu la décrire comme un état primaire, un stade antérieur auquel devait succéder une correction théorique, un transfert sur l'abstrait. C'était là isoler la spontanéité, en faire un en-soi et, partant, ne la reconnaître que falsifiée dans les catégories spectaculaires, dans l'action painting, par exemple. Or la créativité spontanée porte en elle les conditions de son prolongement adéquat. Elle détient sa propre poésie.

Pour moi, la spontanéité constitue une expérience immédiate, une conscience du vécu, de ce vécu cerné de toutes parts, menacé d'interdits et cependant non encore aliéné, non encore réduit à l'inauthentique. Au centre de l'expérience vécue, chacun se trouve le plus près de lui-même. En cet espace-temps privilégié, je le sens bien, être réel me dispense d'être nécessaire. Et c'est toujours la conscience d'une nécessité qui aliène. On m'avait appris à me saisir, selon l'expression juridique, par défaut ; la conscience d'un moment de vie authentique élimine les alibis. l'absence de futur rejoint dans le même néant l'absence de passé. La conscience du présent s'harmonise à l'expérience vécue comme une sorte d'improvisation. Ce plaisir, pauvre parce qu'encore isolé, riche parce que déjà tendu vers le plaisir identique des autres, je ne puis m'empêcher de l'assimiler au plaisir du jazz. Le style d'improvisation de la vie quotidienne dans ses meilleurs moments rejoint ce que Dauer écrit du jazz : «La conception africaine du rythme diffère de la nôtre en ceci que nous le percevons auditivement tandis que les Africains le perçoivent à travers le mouvement corporel. Leur technique consiste essentiellement à introduire la discontinuité au sein de l'équilibre statique imposé par le rythme et le mètre à l'écoulement du temps. Cette discontinuité résultant de la présence de centres de gravité extatiques à contretemps, de l'accentuation propre au rythme et au mètre crée constamment des tensions entre les accents statiques et les accents extatiques qui leur sont imposés.»

... / ...

Rien ne sauvera de la culture du passé le passé de la culture, sinon les tableaux, les écrits, les architectures musicales ou lithiques dont le qualitatif nous atteint, libéré de sa forme aujourd'hui contaminée par le dépérissement de toutes les formes de l'art. Sade, Lautréamont, mais aussi Villon, Lucrèce, Rabelais, Pascal, Fourier, Bosch, Dante, Bach, Swift, Shakespeare, Uccello... se dépouillent de leur enveloppe culturelle, sortent des musées où l'histoire les avait colloqués et entrent comme de la mitraille meurtrière dans les marmites à renversement des réalisateurs de l'art. A quoi juge-t-on de la valeur d'une oeuvre ancienne ? A la part de théorie radicale qu'elle contient, au noyau de spontanéité créative que les nouveaux créateurs s'apprêtent à libérer pour et par une poésie inédite.

.../...

La poésie vécue a su prouver au cours de l'histoire, même dans la révolte parcellaire, même dans le crime - cette révolte d'un seul, comme dit Coeurderoy - qu'elle protégeait par-dessus tout ce qu'il y a d'irréductible dans l'homme : la spontanéité créative. La volonté de créer l'unité de l'homme et du social, non sur la base de la fiction communautaire, mais au départ de la subjectivité, voilà ce qui fait de la poésie nouvelle une arme dont chacun doit apprendre le maniement par soi-même. L'expérience poétique désormais fait prime. L'organisation de la spontanéité sera l'oeuvre de la spontanéité elle-même.


Raoul Vaneigem

Pour en savoir plus:

http://arikel.free.fr/aides/vaneigem/index.html
Revenir en haut Aller en bas
http://www.mespoemes.net/signesdevie
 
Créativité, spontanéité et poésie (par Raoul Vaneigem)
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Petites peintures express et spontanées
» Tableau spontané
» Quand la créativité, l'imaginaire fait défaut....
» Demandes spontanées d'objets publicitaires/commémoratifs
» Debat "est ce de l'art ?"

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forum Mespoemes.net :: Culture :: Littérature-
Sauter vers: